testizousia

Certaines choses doivent être dites... ou écrites... elles peuvent aussi être lues... et commentées...

20 juillet 2008

Kant sur le Malheur

Il y a chez Kant plus d'un passage révoltant, mais celui-ci, à propos du malheur de l'homme, trouvé dans "Les Leçons d'Ethique" dépasse pour moi les bornes. Le philosophe y affirme que l'homme malheureux mérite de l'être, car la conscience de son malheur ne peut lui venir que de la comparaison avec un bien qu'un autre possède et qu'il lui envie... Quelle est la citation exacte ?

"L'homme vivant dans la misère, qui assume sa condition l'âme posée et joyeuse, qui ne s'en fait pas pour son état puisque c'est là son lot et qu'il n'y peut rien changer, celui-là n'est pas misérable ; seul est misérable celui qui croît l"être, et celui qui s'estime ainsi malheureux est également mauvais, car il envie le bonheur des autres. [...] celui qui s'estime malheureux mérite d'être haï, tandis que celui qui conserve dans son malheur une âme sereine et ferme, et garde calmement courage même s'il a tout perdu, celui-là possède une valeur en soi et mérite plutôt toute notre sympathie. Si l'on veut préserver son âme de la méchanceté de l'envie, il faut tâcher, autant que faire se peut, de supporter son malheur, et une fois qu'il s'est abattu sur nous, essayer de tirer l'avantage qui peut toujours découler de l'infortune. Il ne tient qu'à nous d'être d'une humeur appropriée — laquelle est une disposition librement choisie — pour apprécier le cours du monde et son destin, et pour porter un jugement à ce sujet."

Kant, Les Leçons d'Ethique,
Le Livre de Poche, pages 266-267, ©LGF 1997.

Il n'est pas très fréquent que je sois mise hors de moi par un texte de philosophie, mais là, j'ai eu le gros truc ! Je sens bien qu'il y a du vrai dans ce que Kant dit de la responsabilité que nous avons de nous laissez aller au malheur, de nous y complaire dans une certaine mesure, mais je me révolte à l'idée que le malheur ne soit rien d'autre que le manque — uniquement envisageable comme envie d'appropriation ou jalousie — de bonheur ! Certes, si le malheur n'existait, je ne saurais pourtant rien de plus du bonheur, je n'aurai même pas idée de son concept même... ce serait l'Eden à chaque instant. Mais il y a la chute, cependant, et celui qui est tombé du jardin, comment peut-il percevoir sa chute autrement qu'en référence à ceux qui ne sont pas tombés, et qui jouissent sous ses yeux de la manne divine ? Il ne tient certes qu'à lui de disposer son esprit à penser : tous ces gens mangent les fruits du jardin qui poussent à la portée de leur main, ils sont oisifs et insouciants de leur état de nudité, au fond, ce sont des comédiens que Dieu nous met sous les yeux pour nous divertir et nous éduquer. Ils démontrent à chaque instant comme tout est facile pour l'homme lorsqu'il n'a pas besoin de s'occuper de sa propre survie matérielle ou psychologique, ce sont des images. Comme celles qu'on nous donnait à l'école dans mon enfance, lorsque nous avions accumulé un certain nombre de bonnes notes, elles sont l'évocation de notre possible récompense. Très bien. Accepter les choses en l'état parce que je n'y peux rien changer, ça me va, c'est sage... mais accepter comme normal, donc mérité, que les malheurs s'ajoutent les uns aux autres sans s'arrêter... où, quand et comment trouver l'énergie de continuer à croire en soi ? — si je mérite les malheurs qui arrivent, qu'est-ce j'ai bien pu faire qui provoque ça ? ou bien qu'est-ce que j'ai pris l'habitude de faire, et qui poserait les conditions du malheur sur moi ? Comment continuer à trouver de l'énergie quand on retombe à nouveau après une longue convalescence qui n'était déjà pas la première ? Je ne crois pas que "ce qui ne nous tue pas nous renforce". Les malheurs nous font muter intrinsèquement. Les blessures guéries s'appellent des cicatrices, elles n'ont ni la même texture, ni la même couleur que le reste des tissus qui l'entoure. Elle est aussi à la fois moins, et plus sensible qu'eux : tout dépend de l'angle de contact, de la forme de ce qui la percute, et de la durée de ce nouveau coup sur la soudure... en général, ça lâche deux fois plus facilement la deuxième fois que la première. Ensuite, chaque nouvelle entaille multiplie à la fois la fragilité du barrage et la durée de sa résistance. Comment tout simplement réussir à continuer à désirer que quelque chose arrive, quand tout ce qui s'entreprend tourne mal ? Je me rebelle contre Kant, je ne sais pas comment le malheureux peut résister sans considérer qu'on lui prend systématiquement tout ce qu'il parvient à acquérir, pour une raison qui lui échappe, si tant est que tout cela ait réellement un sens. Cependant, c'est dans le malheur que l'homme appauvri se tourne vers Dieu — au dernier moment, lorsqu'il ne lui reste plus rien d'autre à faire que de donner un sens à sa vie avant d'en faire le deuil — mais qui veut d'un Dieu qui vous prend tout, dans le but de se présenter à vous en tant qu'ultime secours ? Quand on est longtemps dans le tunnel, on peut même faire une crise de foi, et tenter le coup de prier. Mais qui sait le faire ? Et à qui a-t-on répondu ? Si on en croit la mystique juive, la nature divine prend toute la place, il ne peut y avoir autre chose que Dieu. Ainsi, la création du monde ne peut être pensée qu'en fonction d'un retrait — ou d'une rétraction — de Dieu en ou sur lui-même, libérant ainsi la place pour l'univers.... Si nous sommes dedans, en effet, on peut toujours les gueuler, nos prières, car Dieu n'a sûrement pas d'oreilles pour les entendre, ce n'est pas son genre... Si Dieu est amour comme certains le disent, alors ça ne sert à rien de lui parler. Il faut être dans un état tel de désarroi qu'il devienne — son idée au moins — la dernière carte que nous jouons avant d'abandonner la partie, et là plouf, ceux qui croient disent que c'est bon, tu as la révélation. La révélation de quoi ? Il n'y a rien à découvrir, pas d'image, pas de corps à ce Dieu dont on nous rebat les oreilles : la foi est une construction dans l'esprit de l'homme, l'arme secrète cachée dans la chaussette de son économie neuronale. Rien ne peut faire boire un âne qui n'a pas soif, c'est vrai. Si je n'y crois pas, je ne peux pas y croire. Il est aisé de briser une croyance, mais c'est une autre chose que d'en fonder une sur la base d'une incrédulité... Alors, au plus profond du malheur, il ne resterait plus à l'homme que l'idée de Dieu pour sauver au moins en pensée le sens de sa vie misérable, et là, il aurait besoin de toutes les forces qui lui restent, car s'il lui restait un seul doute à un seul instant, le charme serait immédiatement brisé. La foi n'a qu'un seul tenant : c'est le fidèle, le Dieu, lui n'est pas lorsque l'homme ne veut pas de lui sans réserve... Tout le choix qui reste à l'homme malheureux, c'est de changer sa manière d'interpréter le sens qu'il donne aux malheurs qu'il vit... et s'il ne parvient pas à redevenir suffisamment conscient de sa propre impuissance pour s'en remettre à une puissance supérieure, et lui rendre la responsabilité d'un destin qui le ronge de culpabilité, pour y décharger son fardeau, alors, il ne tient qu'à lui aussi, d'inventer quelque chose d'autre que Dieu, qui lui rende pareillement sa dignité, n'est-ce pas ?

En prenant un peu de recul, je me dis que je prends le texte peut-être un peu légèrement. Dans quel sens Kant entend-il définir le malheur ici ? Ce malheureux, ce misérable dont il parle, n'est-ce pas plutôt le pauvre en biens matériels et en argent ? En ce cas, il est vrai qu'il est bien rare qu'il puisse passer au-dessus de l'envie quand ce qui lui manque, c'est le minimum vital... Pourtant, je ne sais pourquoi, peut-être parce que l'argent et la réussite sociale ne sont pas des valeurs si grandes pour moi, je prenais le terme de "malheur" pour un équivalent global de la peine, de la perte et du deuil. La peine, c'est la douleur physique ou la souffrance psychologique. La perte, elle peut être celle de n'importe quel objet ou de n'importe quel être du monde dans lequel il évolue. Le deuil, c'est un travail pendant lequel il se sent détaché du monde, parce qu'il est encore attaché à ce qu'il a perdu. Dans ce type de malheur-là, pour ma part, je n'envie pas le bonheur d'autrui. Je ne le vois que comme l'apparence du bonheur, une sorte de mirage au loin, ce qui ne prouve rien sur sa réalité pour ceux qui possèdent encore ce que j'ai perdu. Ce n'est pas parce que je crois un autre heureux, qu'il l'est forcément. Je ne saurais jalouser un bonheur qui n'est donc qu'hypothétique. D'autre part, ce que j'ai perdu n'est similaire à ce que l'autre possède encore, que sous un nombre réduits de points de vue... tout le reste par ailleurs en diffère : un deuil ne saurait être de même nature selon la nature de ce qui a disparu, ou son importance, de sa valeur pour celui qui reste, etc. Seuls les raccourcis, ou les images nous permettent d'identifier les uns aux autres les différents malheurs en les comparant... Ce que Kant entend peut-être dire finalement, c'est que la comparaison nous égare, et qu'elle nous aveugle sur notre propre état, nous rendant jaloux d'un bonheur dont nous pensons manquer, et qui ne serait rien d'autre qu'une disposition de l'homme à vivre dans le bonheur. S'il le veut l'homme peut être heureux, il lui suffit de cesser de regarder le bonheur de loin, comme un état inaccessible, et de se croire tel pour le devenir... Comme je suis heureuse d'avoir été élue par toi, Seigneur, disaient les martyrs chrétiens, en pleurant de joie et en regardant le saignement de leurs stygmates... mais Jésus, sur sa croix, a bien fini quand même par crier vers le ciel...


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22 avril 2008

Question psychologie du malheur...

"Comment réussir à échouer
— Trouver l'ultrasolution" (1986)

de Paul Watzlawick


L'ouvrage de Paul Watzlawick permet de prendre conscience de quelques mécanismes pleins de bonnes intentions, qui conduisent l'être humain à une forme certaine de souffrance psychologique.

On peut retenir (et tester) quelques idées exposées par l'auteur :
Accepter son destin et adapter ses règles de conduite au sens du vent (il faut apprendre à prendre le vent en poupe) et ne pas faire la sourde oreille à sa propre raison.

Ne pas glorifier le passé (par exemple, à l'adolescence : les regrets de l'enfance et les craintes de l'avenir). Au niveau des relations affectives, établir une relation différente avec chacun (réellement, pas simplement en apparence). Il ne faut pas regarder derrière car cela empêche de voir le présent (question de point de vue).

Ne pas se repentir, ce qui est fait est fait. Ne pas bouder aujourd'hui les désirs anciens, ne pas inverser les valeurs (des innovations passées positives ne doivent pas être considérées comme cause du malheur présent). Ne pas faire porter la responsabilité de notre malheur à des forces échappant à notre maîtrise.

Ne pas conserver les solutions qui ont été autrefois les meilleures : ne pas insister. C'est la solution qui n'est pas bonne, pas sa mise en application.

Pratiquer l'autosuggestion positive. Ne pas concentrer son attention sur les détails, ne pas chercher à établir des liens rationnels entre des coïncidences finalement banales. Se mettre à l'épreuve du réel.

Ne pas perpétuer de conduite d'évitement (qui empêche à tout jamais de savoir si le danger continue d'exister). Quelle quantité de risques doit-accepter d'encourir ?

La crainte d'une pénurie entraîne la création de stocks qui crée la pénurie annoncée :

"Une idée, pour peu qu'on s'y accroche, avec une conviction suffisante, qu'on la caresse et la berce avec soin, finira par produire sa propre réalité."

Ne pas choisir un but sublime qui empêche d'arriver (de réussir). Ne pas craindre le désenchantement qui pourrait découler de la réussite.

Dans les relations avec les autres, ne pas confondre le niveau Objet (la soupe) et le niveau Relation (l'amour avec lequel elle a été préparée).

Ne pas lire dans la pensée des autres (ne pas savoir mieux que l'autre ce qu'il éprouve).

Ne pas placer les autres devant une alternative illusoire (le choix entre deux possibilités qui sont également critiquables). Dans le cas où l'on est soi-même soumis à ce genre d'alternative, il faut rejeter les deux propositions.

Il ne faut pas demander un second service à quelqu'un qui est en train de vous en rendre un premier.

Il ne faut pas utiliser un humour ambigu pour dire des choses qui devraient être prises au pied de la lettre... (et reprocher aux autres de n'avoir pas su choisir comment interpréter le message).

Ne pas hiérarchiser ses exigences avec une nouvelle mise en question à chaque assurance reçue (comme par exemple : "Est-ce que tu m'aimes ? — Oui — Vraiment ? — Oui vraiment — Vraiment vraiment ?").

Ne pas demander aux autres d'être spontanés (c'est impossible car ils obéiraient alors à un ordre).

Ne pas se dire qu'on n'a pas le droit, ou qu'on n'a pas raison d'être triste (sinon, la dépression augmente).

Ne pas demander aux autres de se souvenir ou d'oublier.

Ne pas demander un cadeau puis affirmer être déçu de ne l'avoir eu que parce qu'on l'a demandé.

Ne pas demander aux autres ce qu'ils aiment en nous (leurs raisons vont nous déplaire). Il faut se demander, et non leur demander ; et il faut accepter avec simplicité et gratitude ce que la vie peut nous offrir à travers l'affection d'un partenaire.

Se considérer indigne d'être aimé, c'est jeter le discrédit sur ceux qui nous aiment.

La "collusion" c'est la relation donnant-donnant. Question : pourquoi autrui voudrait jouer ce rôle ?
1. C'est celui qu'il désire jouer pour lui-même.
2. C'est pour la rétribution qu'il reçoit pour ce service qu'il me rend.

Enfin, Paul Watzlawick cite "Les Possédés" de Dostoievski :
"Tout est bien... Tout. L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Ce n'est que cela. C'est tout, c'est tout ! Quand on le découvre, on devient heureux aussitôt, à l'instant même."

Pour que chacun(e) puisse en faire bon usage...

...la vie en rose...
Posté par testizousia à 10:36 - Psychologie - Commentaires [2] - Permalien [#]



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