20 juillet 2008
A la recherche d'une citation sur le malheur, j'attrape le livre sur l'étagère : il y a un petit bout de papier blanc qui sert à marquer une page, j'ouvre et voici les passages que j'y trouve soulignés d'un trait de crayon gris :
DES DEVOIRS ETHIQUES ENVERS AUTRUI
La communication des intentions est l'élément principal des relations sociales ; l'essentiel ici est que chacun soit sincère en ce qui a trait à ses pensées. Sans cela en effet, la fréquentation de ses semblables perd toute valeur. Nous ne pouvons savoir ce qu'un autre a en tête que s'il nous fait part de ses pensées ; si cet autre déclare vouloir exprimer ses pensées, il doit le faire effectivement, sans quoi il ne peut y avoir de société entre les hommes. L'esprit de communauté n'est que la seconde condition de la société ; [sa première condition est la sincérité], car le menteur détruit la communauté. Le mensonge nous empêche de tirer quoi que ce soit de bon de la conversation. C'est pourquoi nous méprisons le menteur. L'homme a un penchant à se dissimuler et à faire semblant. La discrétion est la "dissimulatio", le faux-semblant, la "simulatio". L'homme se fait discret en ce qui a trait à ses faiblesses et à ses défauts ; il use aussi de faux-semblants, afin de se cacher derrière les apparences. [...]
Plusieurs de nos désirs et de nos traits de personnalité ne peuvent manquer de susciter la réprobation d'autrui ; s'ils étaient connus de tous, ils nous feraient passer pour fous et nous rendraient haïssables à leurs yeux , sans compter que l'étalage de tous ces traits répréhensibles risquerait de rendre les hommes familiers avec eux, et de les faire acquérir à leur tour. C'est pourquoi nous orientons notre conduite de façon soit à cacher nos défauts, soit à paraître autrement que ce que nous sommes, ce dont nous possédons l'art. De cette manière, les autres n'aperçoivent dans nos défauts et dans nos faiblesses que l'apparence de notre bien-être, tandis que nous-mêmes acquérons l'habitude des intentions qui mènent à la bonne conduite. En conséquence, aucun homme sensé ne saurait être parfaitement franc, car si le souhait de Momus devait se réaliser, de voir Jupiter installer une fenêtre dans le cœur de chacun afin que ses intentions soient visibles à tous, il faudrait alors que l'homme soit mieux constitué et qu'il possède de bons principes. Si tous les hommes étaient bons en effet, il n'y aurait nul besoin pour eux d'être discrets sur eux-mêmes, mais puisque ce n'est pas le cas, ils doivent laisser leurs volets fermés. Toutes les maisons ont un endroit où s'entasse la poussière ; nous n'insistons pas pour montrer notre pot de chambre aux autres, en dépit du fait que ceux-ci savent très bien que nous en avons un, tout comme eux ; nous nous en abstenons parce que de telles familiarités corrompent le bon goût et risquent de devenir une habitude. De la même manière, nous préférons cacher nos défauts et nous camoufler derrière les apparences ; nous affectons la politesse, bien que nous soyons méfiants envers autrui ; par là au moins nous nous accoutumons à la politesse, qui finit par devenir réelle chez nous, et nous donnons un bon exemple, du moins selon les apparences. S'il en allait autrement, les hommes tendraient à se négliger, en ce qu'ils ne trouveraient personne qui soit meilleur qu'eux. Ainsi, l'effort que nous faisons pour paraître bon finit par nous rendre bons dans la réalité.[...]"
Emmanuel Kant,
Les Leçons d'Ethique,
p 370-372,
Livre de Poche,
©LGF 1997.
24 juin 2008
Il y a quelques jours, j'ai mis le nez hors de ma pomme sur la toile, et là, j'ai vu mon blog tout déformé par l'œil torve du grand IE : un chaos informe... la lutte a été difficile, mais bon je pense que maintenant le blog devrait avoir meilleure mine dans la fenêtre des utilisateurs "windoz"...
11 juin 2008
Si le progrès ne s'applique pas à l'art autrement que dans sa dimension technique, il y pourtant progrès dans l'expérience esthétique pour l'usager, lorsqu'il passe d'une consommation de l'offre imposée par les marchands de sable, à la recherche directement esthétique, qui comprend l'auto-réflexivité de son expérience aux œuvres.
Ce qui fait l'œuvre c'est sa réception en tant que telle — Kant disait, je crois... que le beau plaît universellement sans concept, et il distinguait le goût des sens du goût de la réflexion :
"Le premier genre de goût peut s'appeler goût des sens, le second goût de la réflexion, puisque le premier ne consiste qu'à porter des jugements d'ordre personnel, tandis que le second en porte qui prétendent être universels (publics), mais tous deux fondent des jugements esthétiques (non pratiques) sur un objet, ne concernant que le rapport de sa représentation au sentiment de plaisir et de peine."
Kant, "La Critique de la Faculté de Juger"
Richard Shusterman, un peu isolé il y a une dizaine d'années, défendait une esthétique plus "vivante", et plus immédiate, dans un ouvrage intitulé "L'Art à l'Etat Vif". Il montrait que l'expérience peut être esthétique même dans le cas d'un résultat sensible non intentionnel (Kant comme d'autres, trouvait déjà la beauté naturelle supérieure à la beauté artistique). L'œuvre donc n'a pas besoin d'être créée en tant que telle pour le devenir... c'est le contexte qui la définit — pour Danto, c'est le milieu de l'art qui évalue et attribue le label d'"œuvre contemporaine" aux travaux des artistes, à la Renaissance, c'était la signature de l'auteur, mais le capitalisme a vaincu... L'Art Brut, la machine à peindre de Tinguely... la Publicité... les Tags Urbains... tous seraient accessibles à l'"homme de goût" avec Mozart et Schönberg, mais l'homme de la masse, qui ne s'autorise à expérimenter les œuvres qu'à travers la lucarne du genre préféré de son milieu culturel — le cadre d'une convention de forme, de sujet et d'intention — ne saurait en venir, dit Shusterman, à aimer Stockhausen, Nono ou Scelsi sans autre forme de procès, sans éducation... pas sûr du tout, à mon avis... car si nous ne rencontrons pas vraiment les gens, il est certain, comme le disait Deleuze dans son Abécédaire, que nous rencontrons parfois vraiment les œuvres, dont la grâce ou le sublime nous ravissent ou nous terrifient malgré tout — nos lacunes sensibles, notre intelligence, notre inculture, nos attentes et nos dégoûts...
Si pour Adorno, l'œuvre formule dans son propre langage une contestation de la société, il dénonce pourtant avec force les œuvres à vocation "politique" qui instrumentalisent l'art, et le dénaturent... en le réduisant à une simple propagande. Benjamin définissait pour sa part la valeur artistique de l'œuvre à la multiplicité des lectures qu'elle propose. Sans fonction, l'art se doit d'être sans "message", et pourtant... L'art n'est-il pas toujours né pourtant dans le lit des images et de la musique prostituées — à la religion, aux puissants de la politique ou de la finance, aux bourgeois ? Aujourd'hui encore, les vedettes de sitcom deviennent des stars de cinéma, on ne sait par quel miracle, et parmi elles, certaines sont de grands acteurs, ou de merveilleuses comédiennes. Au cinéma, les réalisateurs d'Hollywood finissent par laisser leur trace dans l'histoire du septième art...
L'art ne serait-il pas simplement ce qu'apporte en profondeur à l'homme cette consommation d'images, de musique, le plaisir d'écouter la berceuse des mots ? un petit plus, inutile à la survie matérielle de l'homme, comme un autre point de vue sur le monde, un luxe en quelque sorte ? une évasion ?
L'art est sans fonction, mais l'amour est un apprentissage : Niezstche disait qu'à l'instar de ce qui se passe avec la musique, qui ne se laisse pas toujours aimer à la première écoute, qui nous dérange de sa nouveauté, nous agresse parfois, et qu'il faut reprendre à plusieurs reprises, avant d'être assez envahi d'elle, jusqu'à en avoir assez et pouvoir la chantonner inconsciemment... jamais l'amour n'est donné à l'homme à sa naissance, il reçoit de l'amour, mais il ne sait pas de manière innée, faire de la place dans ses proches pour accueillir les nouvelles arrivées... il lui faut donc apprendre à aimer ce qui est différent de lui ou de sa culture... et qu'il ne comprend pas.
La culture est un système à clôture dont l'effet est de permettre d'identifier l'Un et l'Autre, dans leur singularité, et s'exprime dans leurs évidentes différences. Avoir une culture, s'est être délimité, et donc défini dans et par ce cadre. Appartenir à une culture donnée, c'est percevoir et concevoir le monde à travers le filtre d'un point de vue partageable avec les nôtres, quels qu'ils soient, car les réseaux que nous tissons sont innombrables, et engagent chacun l'acquisition d'une culture spécifique.Tous les hommes ont une culture, parce qu'ils sont grégaires et qu'ils s'assemblent en tribus, en ethnies, en sociétés, en nation, etc. Tous les hommes sont donc cultivés, au moins passivement, parce qu'ils sont sociables... Or, la culture semble être souvent confondue avec l'érudition. La Culture, avec sa majuscule et sa majesté hautaine, n'est heureusement pas le lot commun chez les hommes... L'homme sans qualité ne se sent "callé" que dans les domaines où le poussent ses propres goûts, et en dehors de son monde, il ne connaît rien. Comme nous tous. Si le monde ne vient pas à lui, il reste là où il est, car il y a à faire, et peu de temps dans la vie d'un homme.
Tous les hommes vivent sans le savoir dans une chambre, disait Blanchot, bien que beaucoup d'entre eux ignorent totalement y être reclus. Ceux qui en ont pris conscience, c'est parce qu'ils se sont levés et ont marché en avançant vers l'inconnu, et qu'ils ce sont heurtés brutalement heurtés à ses murs... dés lors conscients des limites de leur perception du monde, ils vivent dans la solitude de cette obsession : aller voir ailleurs, repousser les limites de la cellule d'isolement qui cerne l'être. Sa curiosité le met au contact de l'inconnu qui secrète, et dans l'expérience consciente qu'il fait du monde, l'homme devient "celui qui sera ce qu'il sera", car la multiplication des points de vue le guide vers l'omniscience... modèle virtuel de la perfection... savoir se mettre à la place de l'autre, distinguer en soi l'identité, le singulier, le social, le culturel, et enfin au fond de l'être ce qui reste, c'est sûrement quelque trace de l'humain universel... c'est là, en pensée dans l'identification, que l'homme franchit les murs de sa chambre... il n'y a pas d'autre issue... car "la voie qui peut être dite n'est pas la voie".
Pour homme cultivé — là, j'entends parler de l'homme érudit — sa propre érudition n'est le plus souvent que la conséquence de passions, et non de son mérite. Cependant, on découvre aussi parfois des stratégies de réussite sociale, des besoins de reconnaissance ou de simples vantardises ; l'homme qui se cultive augmente sa connaissance des autres, souvent par désir d'intégrer le groupe auquel ceux-ci appartiennent, et qui l'attire... Paradoxalement, plus l'homme est cultivé, plus il se sent seul. Plus il a repoussé loin les limites de ses a priori et celles de ses expériences, de sa conscience, plus il a de mal à "rencontrer" d'autres membres de ce petit groupe idéal avec lequel il pourrait tout partager... Plus on tire sur la corde qui nous étouffe, plus elle resserre son étreinte et s'enfonce en meurtrissant la peau de notre gorge...
L'esthétique d'Adorno est une conception élitiste de l'art : mais l'art, de toute manière dans nos sociétés, de concerne que l'élite "bourgeoise". Certaines vies, même en Occident, ne sont pas encore sorties de l'urgence de la survie au quotidien, et pour ceux qui les vivent, l'art n'est rien d'autre que la petite tête d'épingle d'une planète lointaine, un autre monde futile, pédant, incompréhensible et donc ridicule, dont ils ne font pas partie — il y avait une scène dans ce goût-la dans le film "La Haine" de Kassowitz, dans laquelle les jeunes de la cité visitaient une galerie d'art parisienne... Indépendamment du problème de la place de l'art dans une société où la classe moyenne est majoritaire, l'art est en soi distinction. Pour qu'il y ait de l'art, il faut bien qu'il y ait quelque part, quelque chose d'autre qui n'en soit pas, et qui, par négation, permet d'ouvrir un espace de réflexion dans la pratique des œuvres, que celle-ci soit esthétique ou poéitique. Ce qu'on sait de mieux, et de plus juste aujourd'hui sur l'art, c'est ce qu'il n'est pas, ou pas encore.
...réflexion...
10 juin 2008
d'une variation... ou le motif majeur...
à la barre haute des mesures syncopées,
à la cadence imparfaite de mes pensées,
si sensible à la note bleue qui m'entraîne,
je monte à l'unisson le ton de la suite...
je fugue... et à voix haute et claire...
je monte le ton... une note de passage,
et je brise l'harmonie : la litanie reprend,
envolée de répétitions maniaques, ailée
de chromatismes glissants sur la tonalité.
ce que j'aime, impulsivement,
ce sont les sons brefs et rares
des pulsars déchirant le lointain
taciturne de l'espace voilant l'infini...
au plus lent tempo, d'un ton grave
où le rythme disparaît presque,
rendu inaccessible à l'écoute
par sa lenteur, en soi de loin en loin
on entend moins bien battre l'accord,
la traversée de ses vibrations secrètes...
si le corps du son touche l'homme en dedans,
c'est qu'en lui la corde sensible est,
et c'est de cette fréquence,
dont son corps sonne le la,
qu'il sent la vibration et le diapason...
vibrant de désir, il attend là son retour ;
comme une caresse intime,
accompagnée d'un baiser,
les sons prennent toujours des deux côtés,
dedans et dehors, par les os, les oreilles,
et c'est dans l'étau de ce léger déphasage,
dans le respect de cette écoute muette,
que l'homme jouit pleinement d'être là,
caverne sombre où résonne infiniment
l'écho capricieux qui le traverse... aile
transportée : il aime ce qui l'émeut
à l'instant dans le chant du sonore,
à la faveur d'un frisson qui frappe,
à l'arrêt long d'un point d'orgue...
il frémit, la bouche bée molle ;
perdu dans l'intervalle en syncope,
puis c'est un crépitement de perles
baroques, où une seule note se répète,
et dont la modulation, l'intensité varient...
il entre dans la danse : un pied en dehors
— si vite envolé, pas si raisonné, pompette ?
le bref retour du thème... avant l'entrée
des violons dont l'art des sanglots longs
et le tempo vif mais léger ont bons dos,
il flotte sur le sol meuble, qu'à l'unisson
redouble la nappe intense de son octave,
rapport de fréquence à l'acmée hauteur,
qui impulse le retour de la fondamentale
loin des gammes, sous le rythme,
tout près, sous le silence, indéfini,
c'est l'impulsion d'un son qui surgit,
commun corps plein, puis le retour au calme :
une pulsation, qu' il note inconsciemment
et quand ce son revient, alors il le reconnait,
compte jusqu'à deux : et c'est un monologue
où s'impose le temps lisse de la mesure, un
héritage du père manichéen et renaissant, deux
modes blancs de notre musique tonale, trois
gammes exclusives qui l'emprisonnent, quatre
temps, musique tant confondue par la danse,
dont les clés sont des indices, qui laissent
pressentir la suite, puis la fin d'une phrase
et jouir ensuite d'avoir deviné juste ;
la musique s'énonce dans l'énigme,
et l'homme d'instinct parie sur sa résolution...
si elle s'élève enfin à l'accord ludique
de ses pressentiments, son triomphe propre
retentit là dans la succession des notes,
et la musique, qui rythme les souvenirs
de l'homme, en le faisant vibrer,
fait naître son désir malgré lui...
si le silence des temps morts
tempère les bas tons sourds
des bruits de la musique, seul
reste dans le souvenir l'écho
de ses fausses notes furtives...
l'air gai d'une danse macabre
souffle ici-bas, et donne la mesure
que les valses ternes martèlent
en lourdes gouttes à la saveur rosée,
menuets désuets et ritournelles passées...
quand le désir de l'homme porte la musique,
et que sur une impulsion, il se met à jouer
des bruits qu'il produit, de ceux qu'il entend ;
de son sentiment, un seul doigt suffit
à taper le rythme effréné et lancinant...
le métronome rapide et droit, mène
à la baguette cette cadence de machine
aux parfaites notes carrées, bien cadrées
mais l'homme, à côté du temps, joue la note,
et le coup, frappé en arrière, ou en avant,
périodiquement s'évade, avant le retour
à sa place, à temps juste, et juste attend...
pour revenir à la source où une seconde
émerge, et s'élève du socle d'un silence :
la musique y déploie trois espaces
qui sont les trois dimensions du temps
son premier est vertical : c'est d'accord ;
son second se déroule à l'horizon des intervalles ;
et son troisième, son sens obvie et plein,
reste un mystère là où le rythme sien pulse...
...poétrie...
07 juin 2008
Événement inattendu, pas si menu...
Une fille ? tout un apprentissage de l'amour !
Son nom lui vient du père qui l'a conçue...
Nous avions convenu de choisir, chacun un
Prénom : celui de l'enfant du sexe opposé
Une fille ? C'est lui qui gagne, il le choisit,
Nom de sa petite amie d'enfance perdue,
Dorothée, nom d'une petite fille, aimée
Dans l'enfance lointaine d'une rêveuse si
Nostalgique, qu'elle se détourne du pouvoir
De ce qui est là, présent au-delà, paupière
De son chant ému, décimée par l'angoisse
Elle a grandi perdue, au milieu d'un vide,
Son père absent, tendant son menton vers lui
Elle l'appelait, accusait sa mère parfois
De l'avoir laissé partir, de l'avoir poussé...
La solitude était là. Qui lui volait son papa ?
Devenue cheval sauvage, elle s'est enfuie...
Pour le retrouver... ce père, qui même de retour,
Est celui qui ne sait, ne fait que lui manquer.
Père blessant sa fille d'indifférence,
À qui la console, fait payer sa dette.
Entre la fille et la mère ce secret :
Les mots ne sortent plus des lèvres, peut-être...
Mais au sein de la vieille, un nœud se forme
Vestige d'un lien intime, petite chose...
À jamais sienne, et juste un peu égarée
J'ai l'espoir que peut-être c'est ensemble que,
Nous fêterons la charmante et ses vingt ans.
...poétrie...
— Vous auriez un nom à me conseiller ? Parce qu'avec ces gens-là, c'est pas toujours évident... comment dire... il faut que ça passe entre le médecin et le patient, et c'est pas toujours une chose évidente...
— Vous n'avez qu'à aller à l'hôpital, ils ont là-bas un centre de crise pour les prises en charge de courte durée des urgences psychologiques, c'est parait-il très bien et le bâtiment est tout neuf, ce qui ne gâche rien.
— J'insiste pour que vous ne m'envoyiez pas n'importe où, car, comme vous le savez, je suis un peu fragile en ce moment... je supporterais difficilement de tomber mal...
— Bon... je vais vous envoyer chez le docteur Pirmeurs... je ne le connais pas personnellement mais certains de mes patients m'ont ont dit du bien de lui, vous verrez vous-même.
— Laissez votre message et votre numéro après le bip, le docteur vous rappellera ultérieurement. Beeeeep...
— Docteur Pirmeurs, ici c'est le docteur Létrier. Je vous adresse un de mes patients, monsieur Félix Novella, son numéro est le 06 81 53 41 12. Pourriez-vous lui proposer un rendez-vous assez rapidement ?... clic... Voilà c'est fait. Il va vous rappeler.
— Laissez votre message et votre numéro après le bip, le docteur vous rappellera ultérieurement. Beeeeep...
— Docteur Pirmeurs, c'est Félix Novella. Le docteur Létrier vous a laissé un message, il y a trois jours je crois, en vous demandant un rendez-vous pour moi. Je vous adresse à nouveau cette demande directement, merci de me contacter.
— (par SMS) Pour prendre rendez-vous, veuillez laisser un message SMS au numéro suivant : 06 14 78 77 20 en indiquant vos disponibilités, et je vous rappellerai.
— (par SMS) Je suis assez disponible, proposez-moi une date. Félix Novella. 06 81 53 41 12
— Monsieur Novella ?
— Oui...
— Docteur Pirmeurs à l'appareil... Vous m'avez contacté hier pour prendre rendez-vous avec moi... Je vous propose la date du 19, à 10 heures, ça vous irait ?
— Bien sûr. C'est noté, à 10 heures, le 19.
— Mais qui êtes vous ? Qu'est-ce que vous faites dans ma salle d'attente ? Vous n'êtes pas mon client de 10 heures !
— Justement si, vous m'avez donné ce rendez-vous par téléphone il y a trois semaines... Je suis Félix Novella.
— Je vais vérifier. Suivez-moi. Comment avez-vous dit que vous m'appeliez déjà ?
— C'est mon nom que vous cherchez ? Félix Novella. Avec deux "l".
— Non, je vous vois pas, vous n'êtes pas dans mon agenda... attendez... je me souviens d'avoir reçu un appel d'annulation pour un rendez-vous aujourd'hui, j'avais mal compris le nom, et j'ai dû effacer le vôtre en pensant que c'était vous.
— Vous deviez penser que je n'avais pas besoin de venir vous voir...
— Hum... Bon... Je vois que vous avez le sens de l'humour... j'attends un patient d'une minute à l'autre, je peux pas vous prendre maintenant... et bien je vais vous donner un autre rendez-vous... disons demain, à 9 heures 30, vous seriez libre ?
— Si c'est vraiment pas possible aujourd'hui, tant pis, je reviendrai. Au revoir, docteur, et à demain.
Une fois dans la rue, Félix Novella se retourna une dernière fois vers l'hôtel particulier de style 1900 dont le cabinet du docteur Pirmeurs occupait le rez-de-chaussée et secoua la tête de droite à gauche plusieurs fois, une moue amusée sur les lèvres. Le toubib semblait aussi tordu que l'architecture de son domicile... Un psychiatre qui se confondait avec son patient, et disait "comment m'avez-vous dit que vous m'appeliez" au lieu de "comment m'avez-vous dit que vous vous appeliez", quelle situation cocasse, c'était le monde à l'envers ! ça l'avait complètement déstabilisé on dirait... Et quel air efféminé il avait, avec ses cheveux blonds frisés et ses petites lunettes rectangulaires à monture épaisse et rouge ! Puis cette salle d'attente partiellement fermée par un rideau rouge, avec ces deux seuls sièges : une chaise droite à l'assise paillée et un large fauteuil bas usé en forme de poire, recouvert d'un velours brun chocolat. Le souci du corps... tendu ou détendu, un indice pour le psychiatre de l'état psychologique ou de l'éducation du patient... Rester debout n'y changerait pas grand chose, à part dévoiler sa méfiance, et alourdir ses jambes si l'attente devait se prolonger... Sur un guéridon de métal et de verre, une petite installation d'objets minuscules et joyeux sur un lit de sable blanc. Au mur, face au regard du patient qui avait choisi la chaise, une rangée de photographies dans leurs "marie-louise", saturées de couleurs vives, de parasols et de ballons de plage... Celui qui prendrait place dans le fauteuil serait face au rideau, ne laissant aucune chance au psychiatre de le surprendre en mauvaise posture... Celui qui tend son corps peut s'évader mentalement, et celui dont le corps est détendu garde tout son champ visuel en alerte de dérangement, on sent bien que tout cela a dû être longuement étudié et planifié... Toute une attention au détail des choses visibles et sensibles en général qui pourrait très bien être féminine... Et dire que la séance venait de coûter 75 euros ! Mais les haut-parleurs de la salle d'attente diffusaient doucement un jazz suave et la table basse débordait de bandes-dessinées comiques... Il ne serait pas venu pour rien, finalement ?
Laissant là ses a priori, Félix Novella s'éloigna dans la ville qui s'animait peu à peu. Il prit la décision de profiter de cette matinée libérée pour aller se promener dans les quartiers commerçants, et traversa, pour bifurquer dans la rue perpendiculaire. Lorsqu'il eût passé l'angle et fait quelques dizaines de pas, il sentit monter depuis le fond de son ventre, un immense rire de joie qui librement s'envolait. Et soudain, il s'entendait rire à haute voix, sans pouvoir s'arrêter. Lorsqu'après quelques secondes, il eût repris son souffle, la seule pensée qui lui vint à l'esprit, c'était ça : "Il ne veut pas de moi, il ne veut pas d'un nouveau patient... c'est un peu comme s'il me disait qu'il ne sera pas à mon écoute, et moi, je sens que je n'ai pas besoin de lui... mais je suis perdu... alors bon, je vais essayer quand même, je n'ai rien à perdre... mais le fait est qu'il a effacé mon nom dans son agenda ; je peux choisir d'y voir un signe, ou pas... si je veux... ce doit être un signe, un signe favorable pour moi". Là, son rire retentissait de plus belle dans l'air ambiant, sans qu'il puisse rien y faire, et il était proche à ce moment-là, de penser miracle... Mais ça n'avait malheureusement pas duré : le lendemain matin, à 9 heures 37, le docteur Pirmeurs le faisait sortir de l'ambiance parfumée de sa salle d'attente au design précieux pour le faire entrer dans son cabinet. Et lorsque Félix Novella eût terminé d'expliquer ses attentes et sollicité les conseils du psychiatre qu'il était malgré tout venu consulter, celui-ci déclara d'une voix qui se voulait neutre :
— Monsieur Novella, vous devez vous faire beaucoup d'ennemis... et votre sens de l'humour n'y est certainement pas pour rien... hier, je n'avais pas saisi tout de suite que vous plaisantiez...
Quant à votre problème, il ne sera pas résolu aujourd'hui, il va falloir revenir me voir. Essayez de prendre un peu de distance, et de prendre les choses moins sérieusement, en attendant, peut-être ? ... Et bien, ce sera tout pour aujourd'hui, vous pouvez vous lever...
— ...
— Vous souriez ? Attendez un peu, ne partez pas si vite... vous m'avez donné votre chèque ?
— Vous le tenez dans la main gauche, regardez...
— Il faut bien avouer que ma main droite ne sait pas toujours ce que ma main gauche est en train de faire... Au revoir monsieur Novella.
— Au revoir docteur Pirmeurs, je vous souhaite bon amusement !
...fiction...
06 juin 2008
Je n'y entends plus rien
Ou comme le monde, lentement
Du fond de mon oreille
Interne
De l'enfance, qui va finir
Je conçois moins bien
Certains faits troublants
Émaux d'un rouge groseille
Pérennes
Autant ne pas s'enfuir
Je sens les liens
De ses bras : des aimants
Qui m'étreignent
Externes
Enfin, ne pas souffrir
De toute façon tu viens
Me bercer : doucement
Tu me veilles
Sereine
Surtout, ne pas sortir
De ce que je tiens
Tant et si bien que tant
Que les autres feignent
Je domine
Me forcer à dormir
Encore, n'y changera rien
Je n'attends pourtant
Plus que vienne mon miel
Je raffine
...poétrie...
01 juin 2008
je suis une des formes de l'énergie.
j'ai la force d'attraction : je récolte,
j'ai la force d'expansion : je distribue...
ma lumière brille parmi les lumières,
les autres sont là, aussi...
j'accepte de me laisser guider dans l'esprit
par l'élan, et de me faire à son pli.
je suis la coupe et le passage, je catalyse :
je suis une des veines de l'esprit.
lorsque je ne retiens rien, alors j'expie,
lorsque je crée, alors, tout se transforme,
car, il n'y a rien d'autre que l'uni-vers...
...poétrie...
30 mai 2008
d'éclats d'émotion minuscules...
colère rentrée, rien n'est plus doux ou fou.
il faudrait observer de loin, avec le recul
sur la petite ligne étroite, longue, vide, où
le temps mène à l'abandon les choses tues ;
le point du jour voit parfois
le règne nouveau, qui stimule
la soif de l'homme sans garantie
de satisfaction, de plaisir ou de jouissance...
tant va le temps...
les remémorations effacent
du souvenir le désir plein
des heures tendres...
dans le désir vain,
né des heures de l'attente,
la fin n'est pas un terme,
c'est une perspective,
où l'objet, enfin, fait face :
la cible visée, je reste en désir,
riche d'une enfance tardive...
je vois venir l'approche de l'autre,
la tentation... d'une partie de plaisir...
retomber dans l'enfance...
intérêt restreint pour
les feints sourires séducteurs,
sous la faim infinie
de lourdes étreintes immobiles,
je tremble doucement
à la pression du frein froid,
qui contraint les corps et
les monologues unis à cœur,
le sein chaud écrasé
sur la poitrine nue, en émoi,
la paupière se ferme
sur l'iris gris-peur et,
dans ces bras qui m'enserrent,
quelquefois... ce sont d'anciens corps...
ces fantômes fugaces...
au temps de la vieillesse,
les rencontres sont virtuelles...
...poétrie...
28 mai 2008
MYSTERY TRAINS
Analyse de Photographie :
(sans titre) Wang NINGDE (2003)

En 2003, le magazine « Connaissance des Arts » consacrait un dossier à l'art et à la société chinoises. Une photographie en noir et blanc de Wang Ningde avait été publiée dans ce numéro. Elle ne portait pas de titre et bénéficiait d'une assez large place dans la mise en page. Le rapport de ses dimensions dans cette publication (18,15 x 13,9 cm) est de 1,305... On peut donc penser que si la pellicule utilisée était au format 24 x 36 (rapport de 1,5), et que l'éditeur a respecté le format de la photographie de Wang Ningde, cette photographie a été recradrée. Or, cet éventuel recadrage de la photographie au moment du tirage ne peut qu'attirer l'attention sur la question de la composition et/ou de l'organisation du cadre.
Dans une échelle de cadrage correspondant au demi-ensemble, en contre-plongée marquée et à contre-jour, la lumière tombe assez durement, comme cela peut être le cas en fin de matinée ou en début d'après-midi, lorsque le soleil est à une trentaine de degrés du zénith. Au centre d'un couloir formé par deux voitures de chemin de fer fuyant à l'infini, se trouvent un homme et un enfant, de dos, immobiles dans les herbes hautes, qui semblent fixer l'horizon. À gauche, l'homme masque le point de fuite des trains, et ce qu'il regarde est ainsi mis hors-champ. Sa tête couverte se détache sur fond de ciel ; il se tient les bras ballants et ne fait aucun geste en direction de l'enfant, à droite, qui s'est arrêté un pas derrière lui, la manche de son tee-shirt se détachant sur le fond sombre de la veste de l'homme. L'enfant quant à lui reste droit, les bras le long du corps, et regarde devant lui, tout comme le fait l'homme.
La composition est plutôt statique et met l'accent sur la géométrie de l'image, constituée de quatre triangles emboités (cet équilibre de la double-symétrie est le fondement géométrique de sa staticité). Les deux voitures de voyageurs parallèles forment deux masses noires triangulaires et symétriques, occupant toute la hauteur des limites latérales du cadrage. La partie inférieure s'ouvre sur un long couloir en friche, d'une valeur de gris moyen et dans la partie supérieure, un ciel un peu nuageux, de valeur claire, où semble percer, dans le lointain, une éclaircie, s'échappe. Au centre de la perspective, un peu décallé à gauche du centre, se situe l'homme, dont le torse et la nuque coiffée pénêtrent verticalement la zone du ciel. Il est vêtu de sombre : son ensemble veste et pantalon évoque un costume Mao. À côté de lui, dans un large tee-shirt à fines rayures ou zigzags contrastés, correspondant davantage à la mode occidentale, l'enfant, plus petit que l'homme, reste dans la zone définie par l'angle de fuite des voitures de voyageurs.
Bien que l'effet de perspective rendu par la photographie soit important, la profondeur de champ est quant à elle réduite : la mise au point a été faite sur l'homme et sur l'enfant, mais de part et d'autre, les herbes du premier plan, et les voitures de voyageurs au-delà de l'homme sont légèrement floues. Cette différence est cependant minime, elle ne peut être considérée comme significative. La perspective de l'image laisse à penser que l'objectif utilisé pourrait être un grand angle ; les conditions d'exposition en contre-jour imposent l'idée d'une assez grande ouverture de diaphragme, ce que confirme le léger grain des tons sombres et le niveau de détail réduit de la photographie dans l'ensemble.
Le photographe, au moment de prendre cette photographie, s'est vraisemblablement agenouillé à une certaine distance derrière l'homme. Plus proche, comme lui, du train de gauche, dont l'angle de fuite est très aigü et dont nous pouvons voir plusieurs voitures, que de celui de droite dont nous n'en voyons qu'une. Cette ligne qui fait logiquement coïncider, le point d'observation (la prise de vue), le point de fuite, et le regard de l'homme derrière lequel le photographe s'est placé, ne rend qu'imparfaitement compte de ce qui se joue. Car l'horizon de l'homme photographié et celui du photographe diffèrent : l'un regarde devant lui et l'autre regarde en l'air... et dans le même temps ces horizons sont tous les deux masqués, l'un par l'homme, l'autre par le ciel. Le regard, dans les deux cas, forme une image limite - le point de fuite, le ciel-, qui rend tout autant compte des limites de la vision humaine, que de l'infinitude de ce qui reste encore à découvrir. À l'horizon, pour l'homme, et dans l'infini que le ciel masque au photographe, c'est la question de l'espoir, et du désir qui se manifeste.
Si l'enfant n'a pas été placé au centre de la perspective -qui dépend de la position de l'observateur-, il a pourtant été replacé au centre de la photographie, au moment du développement, par recadrage. La photographie de Wang Nindge se compose donc d'un centre double : le centre de la perspective, occupé par l'homme, et le centre de l'image, par l'enfant. Disjoints par l'opération du recadrage, ils se font écho et renvoient à une schize, à une fracture des points de vue dans l'image. Le photographe a lui-même fait l'expérience de cet écart, lors d'un second regard, à distance dans le temps, après la prise de vue, et c'est même de cette seconde « lecture » de la photographie que le recadrage vient témoigner. À moins que l'ensemble de l'opération -incluant la modification du centre de la photographie- n'ait d'emblée été prévu par Wang Ningde, mais cela ne ferait que renforcer ici l'importance du double centre.
Le nombre des éléments qui composent l'image est restreint. Outre les deux personnages, qui n'occupent qu'une petite partie de la surface, les voitures de chemin de fer, qui en occupent la plus grande part en deux fragments disposés en miroir, il n'y a rien d'autre que le ciel -qui prend une place importante, en haut, en raison de la hauteur du point de vue- et les herbes folles, en bas, au premier plan de la photographie. Une certaine tendance à la raréfaction peut être perçue dans le cadrage, mais l'image peut aussi procurer une sensation d'étouffement. La lumière contrastée qui tombe sur les masses noires des voitures en contre-plongée et l'effet de tunnel de la perspective, ne sont probablement pas étrangers à cette impression que peut avoir le regardeur d'être « guidé » dans, et par l'image.
L'œil s'oriente naturellement vers les deux personnages, dans la zone centrale du cadrage, à la confluence des lignes de fuites des voitures de voyageurs et à la faveur du contraste sombre sur fond clair de la silhouette de l'homme, pour s'apercevoir que l'horizon lui-même reste invisible, maintenu hors-champ par la silhouette de dos qui s'y superpose. Le regard revient logiquement vers le centre et vers l'enfant, se cogne aux bords du cadre dans les masses noires des voitures de chemin de fer. Fuyant le ciel grand et vide, cherchant une issue dans les herbes qui envahissent le sol, on remarque bientôt deux détails qui peuvent nous étonner. D'une part, les herbes du premier plan, qui nous séparent des deux personnages, ne semblent pas avoir été foulées. D'autre part, toutes les portes visibles des voitures sont closes. Comment les deux personnages sont-ils arrivés jusque-là ? Le premier élan devant l'énigme qui se présente est souvent de tenter de la réduire à une quelconque banalité, et l'on pourrait être tentés de résoudre celle-ci par la révélation de la mise en scène de la photographie. Il importe en effet, de déterminer si la photographie se propose d'être le témoin ou la représentation du réel, mais cette mise en évidence du dispositif de prise de vue ne peut aucunement prétendre résoudre définitivement la question. Il s'agit de réussir à mettre à jour ce que cette énigme même produit dans l'image, et non pas de retrouver la recette de sa fabrication.
Remarquons que les trains qui obstruent les bords du cadre ne sont pas d'un modèle très récent, même pour un pays comme la Chine dont la lenteur des transports ferroviaires est réputée. Les trains chinois n'ont donc pas tous le même « standing » selon les itinéraires qu'ils parcourent, et selon la population qui les utilise, c'est-à-dire selon sa visibilité sociale. Si les deux extrêmes chinois semblent plus éloignés que ceux de nos propres normes, la France des chemins de fer présente aussi ce genre de disparité. En France cependant, les rames les plus anciennes encore en circulation et à l'usage des voyageurs, ne sont pas âgées, à ma connaissance, de plus d'une petite cinquantaine d'années. Les trains que nous voyons sur la photographie de Wang Ningde sont manifestement plus anciens... ils évoquent les trains occidentaux de la première moitié du XX°siècle... Ces deux trains semblent dire qu'en Chine, certaines parties du territoire vivent encore dans un autre temps... loin de l'image que ses gouvernants veulent donner de leur pays.
Ces trains sont à l'arrêt et les fragments du ciel qui se reflètent dans les vitres créent un effet rythmique. Les vitres plus ou moins ouvertes forment des encadrements aux formats variés, et les reflets du ciel qui s'y fragmentent évoquent indirectement la multiplicité des « lectures » d'une image à l'horizon manquant. Autant d'images possibles pour envisager ce que fixent nos deux personnages, et que nous ne voyons pas. Il semble que cette lacune soit en réalité un bienfait pour la photographie, car en y introduisant ce principe d'incomplétude, elle nous autorise à y entrer en pensée. Ne pouvant savoir, en raison du point de vue, de dos et en contre-plongée, ce que regardent les personnages, notre attention doit se reporter sur leur action même : la contemplation. Ce verbe semble plus juste que le verbe regarder, car on en vient à penser, tout aussi irrationnellement que facilement, que les deux personnages sont là, regardant l'horizon, depuis déjà une éternité -comme si les herbes avaient eu le temps de se redresser et de repousser après leur passage... pour donner une lecture plus poétique que réaliste de la photographie.
Ce qu'ils regardent n'a donc pas tant d'importance (dans sa singularité) que le fait même qu'ils soient en train de fixer l'horizon. Ce geste a du sens en soi. C'est le geste qu'on fait lorsqu'on cherche à voir venir ce qui nous attend plus loin sur la route. Et c'est un geste qui évoque toujours un peu plus l'espoir que l'inquiétude car, comme le disait la comtesse de Ségur, après la pluie vient le beau temps. De fait, les nuages légers qui encombrent le ciel dans le haut du cadrage ont tendance à s'espacer de plus en plus vers l'horizon, laissant entrevoir que le temps qui vient sera plus clément.
En attendant, les herbes folles qui cachent le bas des jambes de nos personnages nous raconte une autre histoire. Où sont donc arrêtés ces trains ? On ne trouverait sûrement pas dans une gare des herbes si hautes entre deux voies... Faut-il donc que ces deux trains soient arrêtés en pleine campagne pour que le terrain soit dans un tel abandon ; un endroit si reculé, qu'on n'éprouve pas le besoin de l'entretenir... Et quelle raison peut-elle pousser le conducteur d'un train, et à plus forte raison de deux trains, à faire un arrêt dans un endroit pareil ? C'est parce qu'il y a deux trains, simultanément à l'arrêt, qu'il faut éloigner l'hypothèse d'une panne de machine et donc d'un dysfonctionnement isolé du système des chemins de fer chinois. En effet, il faudrait un dysfonctionnement plus global pour immobiliser plusieurs trains en même temps. Un encombrement des voies peut être à l'origine d'une immobilisation générale du trafic ferroviaire mais il peut également s'agir d'un problème de signalisation, c'est-à-dire d'un problème de coordination des différents horaires et itinéraires des trains. C'est l'organisation même des réseaux de communication qui est ici défaillante.
Il ne faudrait qu'un pas pour y déceler une critique politique. Cette immobilisation simultanée des trains pourrait renvoyer aux ralentissements de la politique d'occidentalisation de la Chine communiste. Les Chinois ne bénéficieraient pas des moyens adéquats -les trains sont paralysés et de facture ancienne- pour envisager l'avenir que leurs dirigeants leur promettent, car ces moyens sont dépassés, historiquement et technologiquement.
Les deux personnages ne sont pas à bord d'un des deux trains -les portes en sont pareillement closes-, ils errent entre les deux. Le pays ne se serait-il pas encore prêt à prendre un nouveau départ ?
Tout est là pourtant dans l'image, qui dit à quoi ressemblent les rêves d'avenir de la jeune génération : le tee-shirt « rayé » de l'enfant met en évidence ce désir d'occidentalisation. L'homme, plus âgé, porte encore un costume Mao. Il n'a donc pas encore renoncé à l'idée d'une Chine communiste, et il en porte les couleurs. L'horizon que ces deux-là contemplent côte-à-côte n'a vraisemblablement pas la même saveur... Fascination d'un inconnu infiniment désirable pour l'enfant, peut-être n'est-elle qu'amertume pour celui pour qui les lumières de l'occident ne sont rien d'autre que la beauté d'un ancien diable. Peut-être qu'au contraire, l'homme est impatient de voir et de décider lui même ce qu'il pense du capitalisme. Mais qui pourrait dire ce que pensent ces ceux-là ? De par le choix du point de vue, Wang Ningde, met l'accent sur l'espoir plus que sur la forme que prend celui-ci. Cet horizon a pourtant un lieu : il se situe au point de convergence des lignes de fuite de deux trains de voyageurs. Or, les chemins de fer se différencient de la plupart des autres moyens de transport. L'avion et le bateau se dépaçent librement, et l'automobile, quant à elle, ne limite ses itinéraires à des routes dont le tracé est fixé que par convention pour le confort de la conduite. Le chemin de fer se caractérise par le dispositif des rails qui définit le tracé du parcours entre deux points différents du territoire. Un train ne peut quitter les rails. Rester sur le rail est la première condition pour que le train puisse avancer. Dans la photographie, nul déraillement n'est visible. Les trains semblent être restés sur la ligne qui avait été définie pour eux, ils n'ont pas déraillé, mais pourtant n'avancent plus.
Ceux qui n'aiment pas prendre le train lui reprochent principalement sa rigidité, à la fois d'horaires et de parcours. Une fois installé dans un train qui va dans une direction précise, il est trop tard pour changer d'avis et repartir dans l'autre sens. C'est peut être aussi un peu dans ce sens que s'insinue doucement la critique : comme si l'avenir que contemplent à l'horizon cet homme et cet enfant concernait leur peuple tout entier, dont l'avenir est une future Chine libéralisée. Or, c'est un avenir contraint : il est le fruit de volontés politiques gouvernementales auxquelles le peuple chinois est soumis.
De fait, cet avenir chinois semble inscrit d'une autre manière, en creux dans l'image. Le couple de l'homme et de l'enfant met en avant la notion de génération, et dans cette optique, force est de constater la domination masculine. Il n'y a pas de femme dans cet héritage...
Si la politique des naissances instaurée par le gouvernement chinois a correctement rempli ses fonctions de limitation de la population globale, elle a entrainé un grave déséquilibre dans la répartition des sexes. En effet, la tradition chinoise privilégie les enfants mâles, qui sont les héritiers des familles, les filles rejoignant en se mariant la famille de leurs époux. La naissance d'une fille est de fait une perte virtuelle pour la vieillesse de ses parents... La naissance d'un garçon, quant à elle, constitue la promesse d'un soutien pour les vieux jours et le gain d'une belle-fille...
La limitation à un seul enfant par famille a eu pour conséquence la multiplication des avortements, des abandons et des morts en bas âge des enfants de sexe féminin. Il me reste en mémoire une photographie des années 90 qui donnait à voir un petit cadavre dans un caniveau, au bord d'un trottoir fréquenté d'indifférence...
L'absence de femme dans la photographie de Wang Ningde renvoie à cet aspect particulier de l'avenir chinois en posant la question de la famille, de sa composition. Le poète pensait que la femme était l'avenir de l'homme. Et c'est d'elle peut-être, que les chinois attendent le retour, ou espérent la réapparition... À l'horizon manquant de l'image, prend naissance une interrogation : quelle est et quelle sera la place de la femme dans la société chinoise, cette femme dont la photographie révèle la virtualité ? S'il n'y a pas de fille aujourd'hui, il n'y aura pas d'amante demain, et pas de mère ensuite... La paralysie de la Chine semble ici décrite comme une conséquence de la réduction des naissances, et la photographie de Wang Ningde dont la dimension esthétique domine, m'apparaît comme une rêverie politique critique, une invitation à la question de l'identité chinoise.
...analyse de photo...





