20 juillet 2008
A la recherche d'une citation sur le malheur, j'attrape le livre sur l'étagère : il y a un petit bout de papier blanc qui sert à marquer une page, j'ouvre et voici les passages que j'y trouve soulignés d'un trait de crayon gris :
DES DEVOIRS ETHIQUES ENVERS AUTRUI
La communication des intentions est l'élément principal des relations sociales ; l'essentiel ici est que chacun soit sincère en ce qui a trait à ses pensées. Sans cela en effet, la fréquentation de ses semblables perd toute valeur. Nous ne pouvons savoir ce qu'un autre a en tête que s'il nous fait part de ses pensées ; si cet autre déclare vouloir exprimer ses pensées, il doit le faire effectivement, sans quoi il ne peut y avoir de société entre les hommes. L'esprit de communauté n'est que la seconde condition de la société ; [sa première condition est la sincérité], car le menteur détruit la communauté. Le mensonge nous empêche de tirer quoi que ce soit de bon de la conversation. C'est pourquoi nous méprisons le menteur. L'homme a un penchant à se dissimuler et à faire semblant. La discrétion est la "dissimulatio", le faux-semblant, la "simulatio". L'homme se fait discret en ce qui a trait à ses faiblesses et à ses défauts ; il use aussi de faux-semblants, afin de se cacher derrière les apparences. [...]
Plusieurs de nos désirs et de nos traits de personnalité ne peuvent manquer de susciter la réprobation d'autrui ; s'ils étaient connus de tous, ils nous feraient passer pour fous et nous rendraient haïssables à leurs yeux , sans compter que l'étalage de tous ces traits répréhensibles risquerait de rendre les hommes familiers avec eux, et de les faire acquérir à leur tour. C'est pourquoi nous orientons notre conduite de façon soit à cacher nos défauts, soit à paraître autrement que ce que nous sommes, ce dont nous possédons l'art. De cette manière, les autres n'aperçoivent dans nos défauts et dans nos faiblesses que l'apparence de notre bien-être, tandis que nous-mêmes acquérons l'habitude des intentions qui mènent à la bonne conduite. En conséquence, aucun homme sensé ne saurait être parfaitement franc, car si le souhait de Momus devait se réaliser, de voir Jupiter installer une fenêtre dans le cœur de chacun afin que ses intentions soient visibles à tous, il faudrait alors que l'homme soit mieux constitué et qu'il possède de bons principes. Si tous les hommes étaient bons en effet, il n'y aurait nul besoin pour eux d'être discrets sur eux-mêmes, mais puisque ce n'est pas le cas, ils doivent laisser leurs volets fermés. Toutes les maisons ont un endroit où s'entasse la poussière ; nous n'insistons pas pour montrer notre pot de chambre aux autres, en dépit du fait que ceux-ci savent très bien que nous en avons un, tout comme eux ; nous nous en abstenons parce que de telles familiarités corrompent le bon goût et risquent de devenir une habitude. De la même manière, nous préférons cacher nos défauts et nous camoufler derrière les apparences ; nous affectons la politesse, bien que nous soyons méfiants envers autrui ; par là au moins nous nous accoutumons à la politesse, qui finit par devenir réelle chez nous, et nous donnons un bon exemple, du moins selon les apparences. S'il en allait autrement, les hommes tendraient à se négliger, en ce qu'ils ne trouveraient personne qui soit meilleur qu'eux. Ainsi, l'effort que nous faisons pour paraître bon finit par nous rendre bons dans la réalité.[...]"
Emmanuel Kant,
Les Leçons d'Ethique,
p 370-372,
Livre de Poche,
©LGF 1997.





