11 juin 2008
Je me souviens que pour Adorno, ce qui définit l'œuvre d'art c'est son absence de fonction. Or, dans ce qu'on appelle "culture de masse" ou parfois "sub-culture", ce qui pose la question du statut des productions, c'est bien sûr l'usage qu'on en fait...
Si le progrès ne s'applique pas à l'art autrement que dans sa dimension technique, il y pourtant progrès dans l'expérience esthétique pour l'usager, lorsqu'il passe d'une consommation de l'offre imposée par les marchands de sable, à la recherche directement esthétique, qui comprend l'auto-réflexivité de son expérience aux œuvres.
Ce qui fait l'œuvre c'est sa réception en tant que telle — Kant disait, je crois... que le beau plaît universellement sans concept, et il distinguait le goût des sens du goût de la réflexion :
"Le premier genre de goût peut s'appeler goût des sens, le second goût de la réflexion, puisque le premier ne consiste qu'à porter des jugements d'ordre personnel, tandis que le second en porte qui prétendent être universels (publics), mais tous deux fondent des jugements esthétiques (non pratiques) sur un objet, ne concernant que le rapport de sa représentation au sentiment de plaisir et de peine."
Kant, "La Critique de la Faculté de Juger"
Richard Shusterman, un peu isolé il y a une dizaine d'années, défendait une esthétique plus "vivante", et plus immédiate, dans un ouvrage intitulé "L'Art à l'Etat Vif". Il montrait que l'expérience peut être esthétique même dans le cas d'un résultat sensible non intentionnel (Kant comme d'autres, trouvait déjà la beauté naturelle supérieure à la beauté artistique). L'œuvre donc n'a pas besoin d'être créée en tant que telle pour le devenir... c'est le contexte qui la définit — pour Danto, c'est le milieu de l'art qui évalue et attribue le label d'"œuvre contemporaine" aux travaux des artistes, à la Renaissance, c'était la signature de l'auteur, mais le capitalisme a vaincu... L'Art Brut, la machine à peindre de Tinguely... la Publicité... les Tags Urbains... tous seraient accessibles à l'"homme de goût" avec Mozart et Schönberg, mais l'homme de la masse, qui ne s'autorise à expérimenter les œuvres qu'à travers la lucarne du genre préféré de son milieu culturel — le cadre d'une convention de forme, de sujet et d'intention — ne saurait en venir, dit Shusterman, à aimer Stockhausen, Nono ou Scelsi sans autre forme de procès, sans éducation... pas sûr du tout, à mon avis... car si nous ne rencontrons pas vraiment les gens, il est certain, comme le disait Deleuze dans son Abécédaire, que nous rencontrons parfois vraiment les œuvres, dont la grâce ou le sublime nous ravissent ou nous terrifient malgré tout — nos lacunes sensibles, notre intelligence, notre inculture, nos attentes et nos dégoûts...
Si pour Adorno, l'œuvre formule dans son propre langage une contestation de la société, il dénonce pourtant avec force les œuvres à vocation "politique" qui instrumentalisent l'art, et le dénaturent... en le réduisant à une simple propagande. Benjamin définissait pour sa part la valeur artistique de l'œuvre à la multiplicité des lectures qu'elle propose. Sans fonction, l'art se doit d'être sans "message", et pourtant... L'art n'est-il pas toujours né pourtant dans le lit des images et de la musique prostituées — à la religion, aux puissants de la politique ou de la finance, aux bourgeois ? Aujourd'hui encore, les vedettes de sitcom deviennent des stars de cinéma, on ne sait par quel miracle, et parmi elles, certaines sont de grands acteurs, ou de merveilleuses comédiennes. Au cinéma, les réalisateurs d'Hollywood finissent par laisser leur trace dans l'histoire du septième art...
L'art ne serait-il pas simplement ce qu'apporte en profondeur à l'homme cette consommation d'images, de musique, le plaisir d'écouter la berceuse des mots ? un petit plus, inutile à la survie matérielle de l'homme, comme un autre point de vue sur le monde, un luxe en quelque sorte ? une évasion ?
L'art est sans fonction, mais l'amour est un apprentissage : Niezstche disait qu'à l'instar de ce qui se passe avec la musique, qui ne se laisse pas toujours aimer à la première écoute, qui nous dérange de sa nouveauté, nous agresse parfois, et qu'il faut reprendre à plusieurs reprises, avant d'être assez envahi d'elle, jusqu'à en avoir assez et pouvoir la chantonner inconsciemment... jamais l'amour n'est donné à l'homme à sa naissance, il reçoit de l'amour, mais il ne sait pas de manière innée, faire de la place dans ses proches pour accueillir les nouvelles arrivées... il lui faut donc apprendre à aimer ce qui est différent de lui ou de sa culture... et qu'il ne comprend pas.
La culture est un système à clôture dont l'effet est de permettre d'identifier l'Un et l'Autre, dans leur singularité, et s'exprime dans leurs évidentes différences. Avoir une culture, s'est être délimité, et donc défini dans et par ce cadre. Appartenir à une culture donnée, c'est percevoir et concevoir le monde à travers le filtre d'un point de vue partageable avec les nôtres, quels qu'ils soient, car les réseaux que nous tissons sont innombrables, et engagent chacun l'acquisition d'une culture spécifique.Tous les hommes ont une culture, parce qu'ils sont grégaires et qu'ils s'assemblent en tribus, en ethnies, en sociétés, en nation, etc. Tous les hommes sont donc cultivés, au moins passivement, parce qu'ils sont sociables... Or, la culture semble être souvent confondue avec l'érudition. La Culture, avec sa majuscule et sa majesté hautaine, n'est heureusement pas le lot commun chez les hommes... L'homme sans qualité ne se sent "callé" que dans les domaines où le poussent ses propres goûts, et en dehors de son monde, il ne connaît rien. Comme nous tous. Si le monde ne vient pas à lui, il reste là où il est, car il y a à faire, et peu de temps dans la vie d'un homme.
Tous les hommes vivent sans le savoir dans une chambre, disait Blanchot, bien que beaucoup d'entre eux ignorent totalement y être reclus. Ceux qui en ont pris conscience, c'est parce qu'ils se sont levés et ont marché en avançant vers l'inconnu, et qu'ils ce sont heurtés brutalement heurtés à ses murs... dés lors conscients des limites de leur perception du monde, ils vivent dans la solitude de cette obsession : aller voir ailleurs, repousser les limites de la cellule d'isolement qui cerne l'être. Sa curiosité le met au contact de l'inconnu qui secrète, et dans l'expérience consciente qu'il fait du monde, l'homme devient "celui qui sera ce qu'il sera", car la multiplication des points de vue le guide vers l'omniscience... modèle virtuel de la perfection... savoir se mettre à la place de l'autre, distinguer en soi l'identité, le singulier, le social, le culturel, et enfin au fond de l'être ce qui reste, c'est sûrement quelque trace de l'humain universel... c'est là, en pensée dans l'identification, que l'homme franchit les murs de sa chambre... il n'y a pas d'autre issue... car "la voie qui peut être dite n'est pas la voie".
Pour homme cultivé — là, j'entends parler de l'homme érudit — sa propre érudition n'est le plus souvent que la conséquence de passions, et non de son mérite. Cependant, on découvre aussi parfois des stratégies de réussite sociale, des besoins de reconnaissance ou de simples vantardises ; l'homme qui se cultive augmente sa connaissance des autres, souvent par désir d'intégrer le groupe auquel ceux-ci appartiennent, et qui l'attire... Paradoxalement, plus l'homme est cultivé, plus il se sent seul. Plus il a repoussé loin les limites de ses a priori et celles de ses expériences, de sa conscience, plus il a de mal à "rencontrer" d'autres membres de ce petit groupe idéal avec lequel il pourrait tout partager... Plus on tire sur la corde qui nous étouffe, plus elle resserre son étreinte et s'enfonce en meurtrissant la peau de notre gorge...
L'esthétique d'Adorno est une conception élitiste de l'art : mais l'art, de toute manière dans nos sociétés, de concerne que l'élite "bourgeoise". Certaines vies, même en Occident, ne sont pas encore sorties de l'urgence de la survie au quotidien, et pour ceux qui les vivent, l'art n'est rien d'autre que la petite tête d'épingle d'une planète lointaine, un autre monde futile, pédant, incompréhensible et donc ridicule, dont ils ne font pas partie — il y avait une scène dans ce goût-la dans le film "La Haine" de Kassowitz, dans laquelle les jeunes de la cité visitaient une galerie d'art parisienne... Indépendamment du problème de la place de l'art dans une société où la classe moyenne est majoritaire, l'art est en soi distinction. Pour qu'il y ait de l'art, il faut bien qu'il y ait quelque part, quelque chose d'autre qui n'en soit pas, et qui, par négation, permet d'ouvrir un espace de réflexion dans la pratique des œuvres, que celle-ci soit esthétique ou poéitique. Ce qu'on sait de mieux, et de plus juste aujourd'hui sur l'art, c'est ce qu'il n'est pas, ou pas encore.
...réflexion...
Si le progrès ne s'applique pas à l'art autrement que dans sa dimension technique, il y pourtant progrès dans l'expérience esthétique pour l'usager, lorsqu'il passe d'une consommation de l'offre imposée par les marchands de sable, à la recherche directement esthétique, qui comprend l'auto-réflexivité de son expérience aux œuvres.
Ce qui fait l'œuvre c'est sa réception en tant que telle — Kant disait, je crois... que le beau plaît universellement sans concept, et il distinguait le goût des sens du goût de la réflexion :
"Le premier genre de goût peut s'appeler goût des sens, le second goût de la réflexion, puisque le premier ne consiste qu'à porter des jugements d'ordre personnel, tandis que le second en porte qui prétendent être universels (publics), mais tous deux fondent des jugements esthétiques (non pratiques) sur un objet, ne concernant que le rapport de sa représentation au sentiment de plaisir et de peine."
Kant, "La Critique de la Faculté de Juger"
Richard Shusterman, un peu isolé il y a une dizaine d'années, défendait une esthétique plus "vivante", et plus immédiate, dans un ouvrage intitulé "L'Art à l'Etat Vif". Il montrait que l'expérience peut être esthétique même dans le cas d'un résultat sensible non intentionnel (Kant comme d'autres, trouvait déjà la beauté naturelle supérieure à la beauté artistique). L'œuvre donc n'a pas besoin d'être créée en tant que telle pour le devenir... c'est le contexte qui la définit — pour Danto, c'est le milieu de l'art qui évalue et attribue le label d'"œuvre contemporaine" aux travaux des artistes, à la Renaissance, c'était la signature de l'auteur, mais le capitalisme a vaincu... L'Art Brut, la machine à peindre de Tinguely... la Publicité... les Tags Urbains... tous seraient accessibles à l'"homme de goût" avec Mozart et Schönberg, mais l'homme de la masse, qui ne s'autorise à expérimenter les œuvres qu'à travers la lucarne du genre préféré de son milieu culturel — le cadre d'une convention de forme, de sujet et d'intention — ne saurait en venir, dit Shusterman, à aimer Stockhausen, Nono ou Scelsi sans autre forme de procès, sans éducation... pas sûr du tout, à mon avis... car si nous ne rencontrons pas vraiment les gens, il est certain, comme le disait Deleuze dans son Abécédaire, que nous rencontrons parfois vraiment les œuvres, dont la grâce ou le sublime nous ravissent ou nous terrifient malgré tout — nos lacunes sensibles, notre intelligence, notre inculture, nos attentes et nos dégoûts...
Si pour Adorno, l'œuvre formule dans son propre langage une contestation de la société, il dénonce pourtant avec force les œuvres à vocation "politique" qui instrumentalisent l'art, et le dénaturent... en le réduisant à une simple propagande. Benjamin définissait pour sa part la valeur artistique de l'œuvre à la multiplicité des lectures qu'elle propose. Sans fonction, l'art se doit d'être sans "message", et pourtant... L'art n'est-il pas toujours né pourtant dans le lit des images et de la musique prostituées — à la religion, aux puissants de la politique ou de la finance, aux bourgeois ? Aujourd'hui encore, les vedettes de sitcom deviennent des stars de cinéma, on ne sait par quel miracle, et parmi elles, certaines sont de grands acteurs, ou de merveilleuses comédiennes. Au cinéma, les réalisateurs d'Hollywood finissent par laisser leur trace dans l'histoire du septième art...
L'art ne serait-il pas simplement ce qu'apporte en profondeur à l'homme cette consommation d'images, de musique, le plaisir d'écouter la berceuse des mots ? un petit plus, inutile à la survie matérielle de l'homme, comme un autre point de vue sur le monde, un luxe en quelque sorte ? une évasion ?
L'art est sans fonction, mais l'amour est un apprentissage : Niezstche disait qu'à l'instar de ce qui se passe avec la musique, qui ne se laisse pas toujours aimer à la première écoute, qui nous dérange de sa nouveauté, nous agresse parfois, et qu'il faut reprendre à plusieurs reprises, avant d'être assez envahi d'elle, jusqu'à en avoir assez et pouvoir la chantonner inconsciemment... jamais l'amour n'est donné à l'homme à sa naissance, il reçoit de l'amour, mais il ne sait pas de manière innée, faire de la place dans ses proches pour accueillir les nouvelles arrivées... il lui faut donc apprendre à aimer ce qui est différent de lui ou de sa culture... et qu'il ne comprend pas.
La culture est un système à clôture dont l'effet est de permettre d'identifier l'Un et l'Autre, dans leur singularité, et s'exprime dans leurs évidentes différences. Avoir une culture, s'est être délimité, et donc défini dans et par ce cadre. Appartenir à une culture donnée, c'est percevoir et concevoir le monde à travers le filtre d'un point de vue partageable avec les nôtres, quels qu'ils soient, car les réseaux que nous tissons sont innombrables, et engagent chacun l'acquisition d'une culture spécifique.Tous les hommes ont une culture, parce qu'ils sont grégaires et qu'ils s'assemblent en tribus, en ethnies, en sociétés, en nation, etc. Tous les hommes sont donc cultivés, au moins passivement, parce qu'ils sont sociables... Or, la culture semble être souvent confondue avec l'érudition. La Culture, avec sa majuscule et sa majesté hautaine, n'est heureusement pas le lot commun chez les hommes... L'homme sans qualité ne se sent "callé" que dans les domaines où le poussent ses propres goûts, et en dehors de son monde, il ne connaît rien. Comme nous tous. Si le monde ne vient pas à lui, il reste là où il est, car il y a à faire, et peu de temps dans la vie d'un homme.
Tous les hommes vivent sans le savoir dans une chambre, disait Blanchot, bien que beaucoup d'entre eux ignorent totalement y être reclus. Ceux qui en ont pris conscience, c'est parce qu'ils se sont levés et ont marché en avançant vers l'inconnu, et qu'ils ce sont heurtés brutalement heurtés à ses murs... dés lors conscients des limites de leur perception du monde, ils vivent dans la solitude de cette obsession : aller voir ailleurs, repousser les limites de la cellule d'isolement qui cerne l'être. Sa curiosité le met au contact de l'inconnu qui secrète, et dans l'expérience consciente qu'il fait du monde, l'homme devient "celui qui sera ce qu'il sera", car la multiplication des points de vue le guide vers l'omniscience... modèle virtuel de la perfection... savoir se mettre à la place de l'autre, distinguer en soi l'identité, le singulier, le social, le culturel, et enfin au fond de l'être ce qui reste, c'est sûrement quelque trace de l'humain universel... c'est là, en pensée dans l'identification, que l'homme franchit les murs de sa chambre... il n'y a pas d'autre issue... car "la voie qui peut être dite n'est pas la voie".
Pour homme cultivé — là, j'entends parler de l'homme érudit — sa propre érudition n'est le plus souvent que la conséquence de passions, et non de son mérite. Cependant, on découvre aussi parfois des stratégies de réussite sociale, des besoins de reconnaissance ou de simples vantardises ; l'homme qui se cultive augmente sa connaissance des autres, souvent par désir d'intégrer le groupe auquel ceux-ci appartiennent, et qui l'attire... Paradoxalement, plus l'homme est cultivé, plus il se sent seul. Plus il a repoussé loin les limites de ses a priori et celles de ses expériences, de sa conscience, plus il a de mal à "rencontrer" d'autres membres de ce petit groupe idéal avec lequel il pourrait tout partager... Plus on tire sur la corde qui nous étouffe, plus elle resserre son étreinte et s'enfonce en meurtrissant la peau de notre gorge...
L'esthétique d'Adorno est une conception élitiste de l'art : mais l'art, de toute manière dans nos sociétés, de concerne que l'élite "bourgeoise". Certaines vies, même en Occident, ne sont pas encore sorties de l'urgence de la survie au quotidien, et pour ceux qui les vivent, l'art n'est rien d'autre que la petite tête d'épingle d'une planète lointaine, un autre monde futile, pédant, incompréhensible et donc ridicule, dont ils ne font pas partie — il y avait une scène dans ce goût-la dans le film "La Haine" de Kassowitz, dans laquelle les jeunes de la cité visitaient une galerie d'art parisienne... Indépendamment du problème de la place de l'art dans une société où la classe moyenne est majoritaire, l'art est en soi distinction. Pour qu'il y ait de l'art, il faut bien qu'il y ait quelque part, quelque chose d'autre qui n'en soit pas, et qui, par négation, permet d'ouvrir un espace de réflexion dans la pratique des œuvres, que celle-ci soit esthétique ou poéitique. Ce qu'on sait de mieux, et de plus juste aujourd'hui sur l'art, c'est ce qu'il n'est pas, ou pas encore.
...réflexion...
...
en guise de "nuance" peut être, connais-tu présence panchounette ?
pas du tout — un coup d'œil dans un moteur de recherche me montre que c'est une lacune impardonnable ! mais je n'ai pas trop le temps de la combler en ce moment...
comment et qu'est-ce que "Présence Panchounette" nuance-t-il ?





